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Alger, à l'automne 1988. Dans la rue, des milliers de jeunes manifestants hurlent à la vie en marchant sur les symboles d'un régime oppresseur. Aux cocktails molotov, on répond par des gaz lacrymogènes. Aux pneus brûlés, on répond par des tirs sans sommation. Mais le pays ne pleure pas, il s'enflamme !

Un son nouveau naît de ce big bang, celui des balles traçantes qui sifflent dans la nuit.

Dans la foule des jeunes émeutiers qui crient leur révolte : 4 garçons de 10 à 14 ans, ils en sortent totalement transformés. A travers les slogans des récupérateurs de révolte, ils prennent conscience du pouvoir du verbe. Intik naît dans la douleur. Intik, " ça baigne ", en argot algérois.

Intik, ça va, pour dire que ça ne va pas et que rien ne va plus. C'est le début des aventures du rap au pays du raï. Assis sur les marches d'un escalier qui domine la baie d'Alger, Reda - Daddy R et ses complices du quartier fignolent leurs textes et ajustent le viseur de leur musique. A quelques mètres Youssef - Darkman qui a fait ses premières fugues à l'âge de 14 ans pour accompagner le premier toaster algérien Rasto, met en place son groupe YBG. La même force dans les mots et le rythme. Les ennemis sont le mêmes.

Quelques concerts dans des salles obscures assurent une semi-promotion à ces groupes clandestins interdits d'antenne. Dans les années 90, entre le son du muezzin qui appelle à la prière et celui des marches militaires pour majorettes consentantes, rap et ragga sont baillonnés et tentent de se frayer un chemin vers le public en attente d'une nouvelle bande-son pour le drame qui se joue. Youcef rejoint les Intik. Rédha est receveur dans un bus pour payer ses heures de studio. Le jeune Nabil met un peu de groove dans la colère retenue de ses amis. Samir, le virevoltant tchatcheur oranais, fait monter le voltage. Le groupe est scellé, le son définitif trouvé, entre hip-hop et reggae, mêlant les mélopées du chaâbi d'Alger au reggae des enfants de la mondialisation. Intik joue Alger mais sonne planétaire. Intik est dès lors placé sous surveillance et fait salle comble dans la capitale aux prises avec le début du terrorisme aveugle. La guerre se déclare, les mots s'affinent et le groove s'adapte. Le beat lourd des boucles rap, graves et toujours sérieuses, puissantes et épaisses, touche au cœur du drame. Les morts commencent à tomber dans les champs d'orge, et les parkings désaffectés.

Intik, radicalement urbain, chante la schizophrénie ambiante, l'amour, la mort. Des mots pour briser le huis clos du drame algérien comme ce doux reggae en français qui témoigne des horreurs vécues.

"Certains parlent de génocide / Va le dire à ta mère/ Darkman s'inquiète pour toi, s'inquiète pour ses frères/ Je parle de ceux qui ont été malmenés/ Je parle des enfants qui ont été calcinés/ Je parle de mes sœurs qui ont été violées. (Va le dire à ta mère)"

Alger 1994, les frontières se ferment. "On est comme des oiseaux en cage qui ne peuvent plus voler ". Officiellement les Intik ont vingt ans dans un pays qui brûle, mais ils le savent bien, ils ne les auront jamais. Les quatre garçons continuent de mixer leur voix avec des boucles volées et maquillées, avec au-dessus de leur tête le son furtif de la balle qui traverse les esprits et brise les carrières. Dans un pays façonné par la culture orale, Intik sait dépasser le factuel pour porter haut la parole. Ils appartiennent à cette génération qui a rejoint les maquis sauvages de l'intégrisme shooté aux drogues dures, mais aussi à celle qui s'est engagée dans les rangs de la police de choc, les redoutables Ninjas qui défoncent les portes avant de les ouvrir. Génération télé-parabole, pénurie-abondance, violence conjugale et politique, traumas sociaux et identitaires.

 

Décembre 1998. Ils débarquent dans l'Hexagone invités par Imothep, l'architecte sonore d'IAM, au festival Logique Hip Hop à Marseille et étonnent par leur professionnalisme et leur aisance sur scène. Intik tourne en France, participe aux freestyle et aux concerts " Stop la Violence ". Installés à Paris pour enregistrer leur premier album, les quatres Intik participent à la compilation Algerap qui révèle l'ampleur du phénomène. Intik inscrit son couplet assassin sur l'inégalité des hommes devant la vie et son corollaire, la loi " Il s'en passe, il s'en passe. Il y a ceux qui concluent leur marché avec un PA à la main/Ceux qui se contentent des traffics made in Taiwan/Ceux qui survivent de petits vols/Et ceux qui s'arment pour jouer les seigneurs de la ville " (Kayen ou Kayen). Ils rappent en argot algérois et en français et tout le monde comprend car la malvie n'a pas de frontière et ne fait pas dans la figuration. Intik est radical. Au cœur du drame, Intik danse sur un pied pour ne pas tomber dans le vide, change de main le micro pour ne pas se figer dans la position du chasseur de bulletins de vote. Mélangeant hip-hop, reggae, chaâbi, raï et soul, chantant en français et en arabe, Intik livre un premier album entier qui sait dépasser le factuel pour porter haut la parole de leur pays.